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Le journaliste Clément Grandjean est un expert du tatouage suisse. Son livre Swiss Tattoo est disponible aux éditions Helvetiq.

Connaissez-vous Miss Alwanda, «la dame tatouée»? Cette actrice de cirque de la fin du 19e siècle – qui exhibait un corps couvert de portraits de têtes couronnées d’Europe et racontait avoir été enlevée et tatouée de force par des Indiens d’Amérique – est l’une des nombreuses trouvailles faites par Clément Grandjean l’année dernière. Ce journaliste et diplômé en histoire et histoire de l’art a passé ces 18 derniers mois à rencontrer des tatoueurs et tatoueuses, fouiner dans des musées, se plonger dans des archives et interroger des historiens et historiennes pour écrire le premier livre dédié au tatouage suisse.

 

Quelles impressions retires-tu de tes rencontres avec des tatoueurs et tatoueuses suisses ?

J’ai été impressionné par l’immense diversité qu’on trouve dans le milieu. Chaque tatoueur a une approche, un style et un parcours qui lui sont propres et évolue dans une atmosphère très différente. Cela a un côté assez vertigineux : quand on se fait faire son premier tattoo, on choisit souvent selon des critères purement esthétiques, en ignorant à quel point le type de studio, l’ambiance qui y règne, le temps passé sur le tatouage auront un impact sur l’expérience. Un autre élément qui m’a frappé, c’est que le tatouage implique un processus particulier où se croisent douleur et intimité. Cela se ressent chez nombre de tatoueuses et tatoueurs ; ils sont très doux, ils sont dans l’écoute, ils savent mettre les gens à l’aise. Ils jouent un peu le rôle de psy pour leurs clients et présentent un vrai savoir-faire en la matière.

La Suisse occupe-t-elle une place particulière dans le monde du tatouage ?

Elle tient en tout cas une position plus importante que les tatoueurs suisses veulent bien l’admettre, en termes de qualité et de diversité des formes. Avoir eu quelques grands noms, comme la famille Leu, a exercé une forte influence : ils ont formé les jeunes, poussé la qualité vers le haut et inscrit la Suisse sur la carte du monde.

Comment est-elle perçue de l’étranger ?

À l’étranger, les gens connaissent des noms, mais ils ne perçoivent pas vraiment la Suisse comme une entité en termes de tatouage. Les tatoueurs suisses les plus célèbres ont travaillé un peu partout sur la planète. Ils auraient pu partir s’installer aux États-Unis ou ailleurs, mais ils ne l’ont pas fait. Ce n’est pas pour rien. Et aujourd’hui, les clients de Filip Leu et Sailor Bit, par exemple, viennent de partout dans le monde. Ces gens prennent le petit train pour monter à Sainte-Croix : ils viennent en Suisse pour eux !

Comment le tatouage a-t-il évolué en Suisse ?

Comme dans les autres pays d’Europe, dans les années 1970-80, on croisait principalement des tatouages de bikers. Puis quelques tatoueurs ont donné un coup de pied dans la fourmilière et montré qu’on pouvait faire autre chose de ce médium, adopter une démarche plus artistique. Ensuite est arrivé internet, qui a démocratisé le métier. Et depuis une dizaine d’années, on observe une nouvelle remise en question du tatouage avec ce que j’appelle la génération ECAL (École cantonale d’art de Lausanne). Cette génération ne vient pas du même monde que les précédentes. Beaucoup disposent d’une formation dans le graphisme, la typographie ou les arts visuels. Ils s’emparent du tatouage et le revisitent à leur sauce. En outre, ils ne font pas que ça : ils sont mandatés pour créer des affiches, des livres, travaillent aussi dans l’illustration ou le design. Ce rapport au graphisme est peut-être la plus grande caractéristique du tatouage suisse ces derniers temps.